4 — En eaux troubles
VIRGIL SE RÉVEILLE en sursaut quand une giclée de sable lui fouette le visage. Des cris joyeux d’enfants et leurs rires hystériques accompagnent ce réveil douloureux. L’endroit est envahi de touristes. Cette plage est tellement différente de celle où il s'était endormi la veille, qu’il serait tenté de croire qu'on l'a déplacé durant son sommeil. Pendant un long moment, il reste hagard et n’émerge que péniblement de sa torpeur. Il remarque que des gens lui jettent des regards en coin et chuchotent à son sujet. Avant que la police ne débarque, il vaut mieux déguerpir.
Il examine son coude qui ne lui fait plus du tout mal. Il ne s’explique pas que la vilaine ecchymose qu’il y trouve semble s’estomper à vue d’œil. Il se lève en titubant et part en direction de la ville. Si la contusion sur son bras est devenue quasiment invisible, les éclats de miroir et le rétroviseur gisent, eux, toujours sur l’asphalte. Honteux, Virgil se sent responsable de l’accident. Pour donner le bon exemple aux enfants qui doivent sûrement l’observer depuis la plage, il prend soin de regarder
des deux côtés de la route avant de traverser. Une fois de l’autre côté, il fait une courte pause. Où ai-je laissé ma valise ? Il regarde brièvement derrière lui. On l’observe toujours. Il s’éclipse rapidement.
Le taxi s’arrête devant un bâtiment de trois étages, qui ressemblait de loin à un grand rectangle blanc, immaculé. De près, il se révèle vétuste. Consterné, Virgil tourne péniblement la manivelle, partiellement grippée, du lève-vitre pour baisser la vitre arrière.
— Vous vous êtes encore trompé ! accuse-t-il tout en lançant un regard mécontent au conducteur. Ce n’est pas mon hôtel ! protestet-il en pointant un index en direction de la bâtisse.
— Si, le Paradise In ! rétorque l’autre quelque peu agacé. Virgil sort sa tête du véhicule. Suspicieux, il fronce les sourcils alors qu’il regarde l’enseigne de l’hôtel dont certaines lettres manquent à l’appel. Il comprend que c’est la raison pour laquelle son nom est méconnaissable. On n’a même pas pris la peine de nettoyer les fragments éclatés au sol. Les lettres encore en place semblent s’accrocher à la façade avec l’énergie du désespoir.
— « Par dis I », lit-il en prononçant « Pars d’ici ». Cela ressemble à une invitation, soupire-t-il. Le taximan ne prête aucune attention au désarroi de son passager. Tel un acteur de théâtre sur lequel le rideau de la scène vient de tomber, littéralement, les épaules de Virgil s’affaissent sous le poids de la déconvenue et une très grande fatigue s’abat sur lui. Il examine la photo qu’il avait imprimée depuis Paraxial. Prenant la pose en gonflant fièrement le torse, on y voit un homme, à la stature athlétique, devant un bâtiment flambant neuf. Le type porte un marcel et un pantalon en lin tous les deux d’un blanc immaculé. Derrière lui – et devant la porte
46de l’hôtel –, une jeune femme affiche un sourire chaleureux. L’hôtel est d’un blanc éclatant. Sa porte d’entrée et ses fenêtres sont toutes neuves. Lorsqu’il lève les yeux de la photo, un taudis a pris sa place. C’est la même architecture, mais le reste est méconnaissable. Les fenêtres sont délabrées et le crépi de la façade est tombé à plusieurs endroits pour révéler les briques jaunes en dessous. Ses yeux passent plusieurs fois de la photo au bâtiment et vice-versa. Profondément dépité, il lui faut se faire une raison.
Virgil franchit la double porte de l’hôtel minable, stoppe et fronce le nez. L’affreuse odeur de renfermé, qui imprègne la pièce, est exacerbée par la moiteur étouffante du climat. Franchement il aurait dû s’en douter : le hall d’accueil est mal éclairé et les fauteuils, en simili cuir élimé, sont avachis. À la réception, assis dans une grande chaise de bureau en cuir noir – plus toute neuve –, un homme corpulent le fixe d’un sale œil. En voyant le triste état du marcel qu’il porte, difficile d’imaginer que, fut un temps, il était blanc.
Virgil respire profondément pour se donner du courage… et le regrette aussitôt. Il avait oublié que l’endroit empestait autant et l’odeur âcre lui brûle les narines.
— Qu’est-ce que c’est ? demande l’hôtelier d’un ton agressif.
Virgil se rapproche de mauvais gré.
— Euh… bonjour. Je m’appelle Virgil. J’ai réservé chez vous une chambre pour une semaine.
L’homme se détend et se redresse sur son fauteuil. Il sort sa main droite qu’il avait placée sous son comptoir. Planque-t-il une arme làdessous ? Vu son style, cela ne serait pas étonnant.
— Virgil ? C’est bizarre comme nom… clame l’affreux bonhomme qui semble incapable de gentillesse.
Il fait pivoter sa chaise pour se tourner vers une grande plaque en bois hérissée de clous. D’énormes porte-clefs hideux y sont accrochés avec une clef au bout de chacun d’eux. L’hôtelier n’a pas l’air de vouloir se lever alors qu’il tente d’attraper une clef qui se trouve assez haut sur
47le panneau. Il étire son bras autant qu’il le peut tout en se dandinant sur son siège. Il ne parvient qu’à la toucher du bout des doigts. Il s’énerve et agite maintenant le bras en giflant littéralement l’extrémité du porte-clefs. Finalement, sa cible fait un petit bond et se détache du clou où il était suspendu ; s’aplatit au sol dans un bruit sourd. L’hôtelier jette un regard noir à Virgil en guise de reproche. Il les ramasse en marmonnant d’un ton exaspéré et les lui tend d’un air dédaigneux. Virgil les récupère du bout des doigts : c’est poisseux.
— Merci, déclare Virgil avec une moue de dégoût. Soudain saisi d’un doute affreux, il oublie de prendre convenablement congé de l’odieux personnage et tourne les talons sans dire mot. Il presse le pas pour aller voir cette fameuse piscine qui allait être un soulagement bienvenu à la torpeur exténuante du climat. Dans le couloir adjacent, un pictogramme lui indique la direction à suivre. Bien qu’il s’attende au pire, il reste désemparé par le spectacle affligeant qui s’offre à ses yeux écarquillés. Il n’y a plus d’eau dans la piscine. À la place, c’est du terreau qui en tapisse le fond. Des ronces et des herbes folles s’y épanouissent joyeusement. Un petit arbre est même en train d’y pousser. Il retourne d’un pas énergique à la réception. L’autre le voit venir.
— L’eau s’est évaporée depuis la canicule de 2019, lance-t-il avant que Virgil ait eu le temps de dire quoi que ce soit. Je n’ai jamais eu assez d’argent pour la remplir de nouveau. Évidemment ! Il a dû avoir pas mal d’occasions de roder son explication. Quelle attitude pleine de morgue ! Faisant mine de replonger dans sa lecture, l’hôtelier déploie son journal et s’isole derrière cette palissade de papier. C’est perdre son temps que d’essayer d’argumenter. Craignant le pire, il décide d’aller inspecter sa chambre pendant qu’il a le courage d’affronter une autre déception. Il essaye de déchiffrer le numéro sur le porte-clefs noirci de crasse. 204 peut-être ?
48En le voyant s’éloigner, l’affreux bonhomme jette un regard satisfait par-dessus son journal. Virgil monte les escaliers jusqu’au deuxième étage. Il arrive devant la porte et pousse la clef dans la serrure. Avant qu’il ait eu le temps de la tourner, le vantail s’ouvre tout grand. Pris au dépourvu, il perd l’équilibre et se redresse précipitamment pour ne pas tomber en avant. Passant sa tête à l’intérieur, il jette un coup d’œil appréhensif. La pièce est à l’image du reste, vétuste. Le lit n’est pas beaucoup plus qu’un ensemble de tubes rouillés qu’on a négligemment poussé dans un coin de la pièce. Les draps sont absents du matelas taché et avachi. Sans entrer dans la pièce, il laisse glisser de son épaule son sac à dos qui s’écrase mollement sur le plancher. D’une poche du sac, il sort une petite pochette d’où il extrait une lingette nettoyante qu’il utilise pour désinfecter le porte-clefs. Du bout du pied, il pousse son sac à l’intérieur et fait de même pour sa valise. Il recule, verrouille la porte et retourne au rez-de-chaussée, vers le patron.
— Excusez-moi, lance-t-il.
L’autre l’ignore ; feint d’être très absorbé par sa lecture.
— Excusez-moi ! lance Virgil, plus pressant.
— Quoi ? répond-il, l’air absent, sans lever le nez.
— J’aurai, s’il vous plaît, besoin de draps pour mon lit, explique le jeune homme, poliment, dans un effort de l’amadouer.
Toujours absorbé par sa lecture, le patron fait mine d’avoir déjà oublié sa présence. Virgil tambourine alors furieusement sur le sonnet de la réception et l’autre sursaute.
— Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ? aboie le rustre, qui donne l’impression qu’il ne remarque Virgil que maintenant.
— Il n’y a pas de drap dans ma chambre…
— Qu’est-ce que j’en sais moi ? rétorque-t-il avec un regard mauvais. Les autres occupants ont dû les voler. Ma femme m’a dit qu’elle avait fait votre lit ce matin. Je me demande bien comment j’ai bien pu marier
49cette idiote… Elle est bête comme mes deux pieds, grommelle-t-il en ricanant méchamment. Le bruit qu’il produit ressemble plus aux flatuosités d’un porc qu’à un rire humain et son triple menton gigote à la manière de la gelée à la menthe. Virgil, qui le trouve répugnant, manque de s’étouffer en comprenant son petit manège. Après de tels propos, il a fait une pause dans l’espoir de mendier de la sympathie auprès du jeune homme. Déçu, il comprend enfin que Virgil déteste autant ses dires qu’il exècre leur auteur. Un long silence s’ensuit.
— Et non ! poursuit l’hôtelier. Je ne vais pas demander aux autres clients qui les a chapardés. Dans mon établissement, la discrétion est reine, explique-t-il avec une pointe de fierté mal placée.
— En avez-vous d’autres ?
— De quoi ? Des dictons ? Oui, plein… lance-t-il d’un air absent tout en replongeant dans son journal.
— Des draps ! Des draps ! clame Virgil à bout de nerfs. Pour remplacer ceux qui ont disparu. Avez-vous des draps ?
— Oui, bien sûr ! rétorque l’autre sèchement. Il y a un placard làbas, sur la droite. Servez-vous ! intime-t-il en pointant le meuble de son index orné d’un ongle sale.
— Ah, bon ? Et ce n’est pas à vous de le faire ? demande Virgil, dubitatif. L’homme lève la tête avec une expression de surprise totale sur son visage. C’est la première fois que Virgil voit quelque chose qui ressemble, un tant soit peu, à de l’honnêteté sur ce visage mal rasé.
— Euh… non ! Je lis mon journal. Virgil abandonne et s’éloigne, résigné.
50Virgil est réveillé par un bruit de vitre brisée. À regret, il entrouvre ses yeux endoloris par le manque de sommeil. Il se souvient avoir laissé, la veille, la fenêtre à moitié ouverte. Sous la clarté de la lune, les rideaux sont doucement poussés par la brise nocturne. En suspens dans la pièce, il y a une sphère de métal… aussitôt, il reconnaît le sinistre engin ! Un frisson d’épouvante remonte rapidement du bas de sa colonne jusqu’à son cerveau et y explose, en pure panique. Pour le coup, il est maintenant tout à fait réveillé. Ils appellent cet engin un baiser de foudre ! Personne n’est assez rapide pour esquiver l’éclair qu’il projette.
Au moment où des arcs électriques naissent du champ de force de la sphère et entament une dance frénétique autour de celle-ci, il voit sa vie défiler devant ses yeux. Alors qu’il s’attend à ce qu’une flèche chargée à plusieurs milliers de volts en jaillisse pour venir le frapper sans pitié, elle tombe d’un coup ; s’écrase lourdement sur le plancher, puis reste inerte. Un petit cliquetis retentit. Virgil sursaute et retient son souffle. Une légère clarté bleu métallique s’élève lentement hors du globe pour inonder la pièce. La luminosité se resserre pour se concentrer dans un fin faisceau au-dessus du module. Celui-ci commence à se tordre et à s’étirer frénétiquement, laissant derrière lui des points éphémères comme pour gribouiller un dessin tridimensionnel. La vitesse du phénomène s’accélère. Produit de la danse lumineuse elle-même, des bribes de mots deviennent perceptibles. L’image de Cléa finit par se former.
Virgil qui, à force de retenir sa respiration, était sur le point de suffoquer avale une grande bouffée d’air.
— Tu n’étais qu’un messager, laisse-t-il échapper à mi-voix en s’adressant à la sphère.
Tous les muscles de son corps se relâchent. Le lit est-il mouillé ? C’est à vérifier.
Après autant de crainte, le visage de Cléa est le plus doux visage qu’il ait vu de toute sa vie. Même sous cette représentation holographique,
51froide, elle ne perd rien de la grâce dont elle ne semble jamais se départir. Seul le haut de son corps, à partir de la taille, est projeté dans la pièce. Elle ressemble à une statue tronquée, posée sur le plancher, tenant le module entre ses doigts.
— Virgil, je suis désolé d’avoir manqué notre rendez-vous… déclare Cléa en débitant ses propos à toute allure. Ils m’ont retrouvée ! Ne vous occupez pas de moi et récupérez le casque… à tout prix ! Il ne faut pas qu’il tombe entre de mauvaises mains. Allez voir Qurifach, l’aqurif dont je vous ai parlé, dans un endroit appelé Halréfra. Il vous aidera. Je dois y aller… Deux grosses mains apparaissent dans le champ de projection. Elles s’abattent sur les épaules de Cléa qui pousse un cri de surprise. L’hologramme disparaît. Le module reste inerte. Virgil ne bouge pas. Il attend que sa respiration et son pouls redeviennent réguliers. Il se sent désorienté par la tournure des événements. Pendant combien de temps reste-t-il là, incapable de trouver un sens à sa vie, la tête vidée et le regard perdu dans le vide ? Il ne saurait le dire. Récupérer le casque… libérer Cléa, pense-t-il en commençant à somnoler. Elle a encore foncé tête baissée… pour changer… S’il regrette aussitôt de critiquer son infortunée amie, il n’a pas le temps de s’appesantir sur le sujet. Terrassé par la fatigue nerveuse, il sombre dans un sommeil agité.
Des bribes de rêves s’étiolent hors de sa tête. Progressivement, elles cèdent leur place aux sensations qui affleurent aux portes de sa conscience. Dans cet état d’inertie partiel, il dérive entre rêve et réveil. À contrecœur, il doit admettre qu’il devra bientôt se lever. Il émet un petit grognement, car maintenant qu’il le sait, il ne pourra plus se rendormir. C’est d’autant plus rageant qu’il vient de passer une nuit horrible après l’effroi qu’avait initialement provoqué chez lui le messager de Cléa.
52Il en frissonne encore. De plus, le contenu du message n’était pas plus rassurant. Ai-je réellement reçu ce message ? Ou n’était-ce qu'un rêve ? Depuis les profondeurs de son lit, il entrebâille les draps. La sphère est là, sur le plancher au milieu des débris de verre. Étrangement, cela le rassure. La preuve que je n’ai pas encore complètement perdu la tête.
Il tente de se rendormir. Depuis le rez-de-chaussée, des voix de personnes mécontentes l’en empêchent. Qui peut bien parler aussi fort, aussi tôt ? Est-ce ces voix qui m’ont réveillé ? Les murs et planchers de l’hôtel n’étant pas insonorisés, il entend assez clairement l’hôtelier se quereller avec quelqu’un. Dans un premier temps, il tente de ne pas prêter attention aux raisons du tapage. Malheureusement, la dispute s’éternise et s’intensifie. Il a de plus en plus de mal à ignorer les braillards. Malgré lui, il finit par tendre l’oreille… et perçoit d’abord des mots puis des phrases entières.
— Augmente le volume, chuchote-t-il à l’attention de O.
Aussitôt, la conversation devient si nette qu’il a l’impression que les protagonistes se trouvent dans la pièce.
— Vous rigolez ! geint l’hôtelier d’un ton particulièrement insupportable. Seulement ça pour vous le livrer ? Et alors qu’il n’a rien fait de mal ! ajoute-t-il d’une petite voix haute perchée, très agaçante. C’est mal connaître mon sens de l’éthique. Cela va vous coûter bien plus, croyez-moi ! conclut-il d’un ton mielleux.
— Ça suffit, soupire Virgil.
Les voix reviennent à leur volume normal tandis que les bavards continuent à argumenter brillamment. Virgil devine qu’il est le sujet de cette conversation animée. Il s’assied sur le bord du lit et frotte ses tempes. Il est maintenant tout à fait réveillé, sur le quivive même ! Il attrape ses vêtements, étalés négligemment au pied du lit, et les enfile ; met les chaussures déposées sous sa couche puis se lève maladroitement. Du bout des pieds, il pousse les éclats de verre pour ne pas faire de bruit en marchant dessus. Pour voir ce qui se trame, il se dirige vers
53la fenêtre en prenant soin de contourner la sphère tombée sur les lames du plancher. Lentement, il tire sur les battants à moitié ouverts. Malgré sa prudence, les gonds grincent bruyamment et des morceaux de verre tombent du pourtour du trou laissé par la sphère messagère. Alors qu’ils s’écrasent sur le plancher, Virgil grimace. Il passe la tête dans l’entrebâillement de la fenêtre. Sauter du deuxième serait suicidaire ! Malheureusement, sur la façade de l’immeuble, il n’y a aucune prise assez large pour s’y agripper sans prendre le risque d’une chute qui lui serait fatale. Ce qu’il voit en revanche, c’est un gros vaisseau militaire parqué devant le bâtiment. Soudain, un être trapu sort résolument de l’hôtel, lève sa grosse tête pour fixer Virgil d’un air farouche et pointe son index à l’ongle difforme dans sa direction. Des aspirants ? s’alarme Virgil en reculant vivement hors du cadre de la fenêtre.
— La 204 ! clame l’aspirant d’une voix rauque. À défaut d’avoir l’air malin, il a le sens de l’orientation. Il entend déjà des semelles cloutées marteler les marches de l’escalier, comme un mille-pattes géant et botté qui viendrait lui rendre visite. On tambourine à la porte.
— Milice de Ronnowak ! beugle agressivement une voix gutturale. Nous allons enfoncer la porte !
— Devez-vous réellement faire ça ? demande Virgil avec indignation. Pour une fois, ne pourriez-vous pas demander poliment qu’on vous ouvre ?
— Euh… et bien pourquoi pas ? rétorque l’autre en hésitant. Quelques seconds passent…
— Milice de Ronnowak ! reprend la même voix rauque maintenant bien moins assurée. Ouvrez… voulez-vous bien ? Attendant déjà derrière la porte, Virgil l’ouvre toute grande et, avec un petit sourire timide, il accueille les silhouettes imposantes qui attendent là. Ses yeux ont du mal
54à s’adapter à la faible luminosité du couloir. Il distingue huit formes massives entassées dans l’étroit passage. Les masses sombres sont hérissées de pics qui doivent être des armes. Ils sont armés jusqu’aux dents ! Il déglutit, mais parvient à rester digne.
— Eh bien, voilà ! les félicite-t-il en se forçant à sourire de toutes ses dents. Ce n’était tout de même pas…
Avant qu’il n’ait eu le temps de finir sa phrase, deux miliciens bondissent et le plaquent au sol. Le jeune homme n’essaye pas de se débattre. Il sait que c’est inutile, voire suicidaire, de résister. Soudain, la grosse figure de celui qui doit être leur chef remplit tout son champ de vision.
— Vous aviez raison, je me suis senti tout de suite plus civilisé en demandant l’autorisation de faire mon travail, lâche-t-il, satisfait.
S’il avait eu le cœur suffisamment accroché, Virgil aurait pu essayer de deviner ce qu’il avait mangé la veille, rien qu’à son haleine fétide. Le molosse se redresse et Virgil ne voit plus que le plafond de sa chambre.
— Malheureusement, il y a des habitudes qui ont la vie dure, admet le milicien, philosophe.
S’il n’aperçoit plus son visage, Virgil devine au ton de sa voix qu’il arbore un sourire amusé. Les deux colosses qui l’ont plaqué au sol le soulèvent par les épaules, comme s’il ne pesait rien, et le maintiennent suspendu ainsi, à quelques centimètres du sol. Un autre s’approche avec un petit disque métallique dans sa main. L’appareil possède un gros bouton rouge sur lequel figure le pictogramme représentant un homme ligoté. Encerclant le dessin, des diodes clignotent dans un mouvement circulaire. Accrochées au pourtour du disque, de longues bandes caoutchouteuses forment de grandes boucles. Virgil déglutit à nouveau. Le milicien place précautionneusement les tubes caoutchouteux autour de lui et presse le bouton. Aussitôt, dans un bruit pneumatique, elles gonflent et se resserrent. Il se retrouve ligoté de près.
55— Échec et mat, commente à son attention un des aspirants qui l’encadre.
— Quoi ? hoquette Virgil, choqué par l’agressivité de l’individu alors qu’il est certain de ne jamais l’avoir rencontré auparavant.
— Suffit ! rugit le chef à l’attention de son subalterne. Les miliciens l’entraînent sans plus dire un mot hors de la pièce. Les pieds du jeune homme traînent et rebondissent légèrement sur le sol. Ils dévalent les escaliers. Virgil entend, plus qu’il ne le ressent, la pointe de ses pieds taper en rythme sur chacune des marches qui mènent au rez-de-chaussée. Le petit groupe s’arrête en bas des marches et attend là. Virgil a le douteux privilège d’être aux premières loges pour suivre la conversation concernant sa capture. Clairement, le patron n’a pas cessé de se plaindre depuis que les aspirants sont arrivés. C’est particulièrement immoral, vu les circonstances. Virgil jette un regard outré à l’hôtelier. Le vilain bonhomme ne lui prête aucune attention.
— C’est tout ce que vous me donnez pour la capture d’un aussi gros gibier ! s’emporte le sale type en gesticulant.
— Le bureau des complaintes est tenu par Glamarian en personne, rétorque l’aspirant. Voyez avec lui si vous n’êtes pas satisfait, lance-t-il d’un ton tranchant comme une lame tandis que chaque syllabe claque avec la force d’un coup de fouet. Aucune réplique ne se fait entendre suite à cette tirade assassine. Malgré la précarité de sa situation, le jeune homme ne peut réprimer un petit sourire moqueur. Soudain, un vacarme infernal de métal qu’on broie fait vibrer l’air si violemment que les vitres de l’hôtel explosent. Le souffle de l’impact vient frapper Virgil de plein fouet et il est projeté en arrière. La douleur lui fait serrer les dents. Heureusement, les bandes caoutchouteuses qui le ligotent amortissent le choc de sa chute. Les montagnes de muscles qui l’entouraient s’écroulent, manquant de peu de l’écraser.
56Instinctivement, il commence à se tortiller tel un ver de terre au bout d’un hameçon, dans l’espoir de desserrer ses liens. Il constate que ceux qui guindent son torse sont trop serrés, mais que ceux autour de ses pieds le sont moins. Avec la pointe de son pied droit, il pousse donc le talon de sa chaussure gauche pour s’en défaire. Il utilise la même technique avec l’autre chaussure. Dans des postures plus ridicules les unes que les autres, il se cambre et pousse sur ses jambes pour faire jouer ses sangles. Aux prix de grands efforts, il parvient enfin à les libérer et se redresse maladroitement. Il reprend courage : même partiellement entravé, il s’est libéré de cet écrasant sentiment d’impuissance.
Si son crâne résonne encore sous l’effet de la déflagration, les miliciens sont plus à plaindre. En effet, ils se roulent par terre en pressant leurs minuscules oreilles avec leurs énormes mains, donnant l’impression que la déflagration résonne à l’infini dans leurs tympans. Depuis les cadres de fenêtres sans vitre, de grands nuages de poussière envahissent lentement la pièce, à la manière d’une énorme bête, menaçante. Quelle poisse pour la femme de ménage ! Il cherche du regard et aperçoit le patron, terrorisé. Aussitôt les yeux du jeune homme braqué sur lui, le poltron se terre en toute hâte derrière le dossier de son fauteuil.
— Désolé… compatit Virgil en haussant les épaules malgré ses entraves… pour votre femme, précise-t-il.
Tant bien que mal, il se rechausse pour ne pas se couper les pieds avec les morceaux de verre disséminés sur le parquet du hall de réception. Il fait quelques pas hésitants en direction de la porte d’entrée et la pousse de l’épaule. À l’extérieur, un nuage de particules sature l’air environnant. Des rayons du soleil radieux s’étirent langoureusement à travers les rideaux de poussières ; la brise du large tente déjà de chasser ceux-ci au loin. Sur le pas de la porte, il attend donc patiemment d’y voir plus clair.
57Soudain, la porte derrière lui s’ouvre si brusquement qu’il est projeté en avant et manque de tomber face contre terre. Après s’être rattrapé de justesse, il se tourne pour lancer un regard réprobateur aux deux miliciens qui viennent de faire irruption. Pas trop rassurés, les deux molosses se placent discrètement de chaque côté de Virgil. Incertains de ce qui arrive, ils se gardent bien de porter la main sur lui : préférant pour l’heure être circonspects plutôt que d’agir imprudemment. Ils sentent instinctivement le danger quand il est proche. Ça va les occuper. Sans dire un mot, ils attendent tous les trois que le voile se dissipe pour comprendre ce qui se passe. Des jurons et des imprécations, proférés dans une langue que Virgil ne comprend pas, commencent à monter du milieu des volutes virevoltantes. L’air s’éclaircit. À leur plus grande surprise, une silhouette gigantesque se dessine graduellement devant eux. De concert, les trois ouvrent une bouche béate en découvrant un gigantesque vaisseau posé à quelques dizaines de mètres seulement de l’immeuble. Il fait au moins dix fois la taille de l’hôtel ! s’exclame Virgil intérieurement. Oui… plus même. Il regarde les miliciens à ses côtés. Super ! Ce n’est pas l’un des leurs. À voir leurs mines déconfites, ce genre de vaisseau ne leur est pas inconnu. De fait, les deux brutes se regardent nerveusement tout en laissant glisser l’arme qu’ils portent en bandoulière derrière leurs dos, pour la cacher. Malheureusement pour eux, le reste des armes qu’ils portent sont affreusement visibles. Elles pointent dans toutes les directions, les faisant ressembler à des hérissons guerriers. Un bruit grave retentit et tous frémissent. Vers la base du vaisseau, une large plaque se détache de quelques centimètres, puis pivote sur son axe inférieur. L’autre extrémité décrit un grand arc de cercle avant de se poser délicatement sur le sol. C’est une passerelle d’atterrissage. La nervosité des aspirants est presque palpable ; ils reculent d’un pas. Petit à petit, la folle espérance
58qu’une mauvaise nouvelle pour eux pourrait bien en être une bonne pour lui grandit dans le cœur du jeune homme.
À travers l’ouverture sur le flan de l’astronef, un être de grande taille apparaît. Sur deux jambes robustes, il descend paisiblement la passerelle. Sa démarche suggère le calme et une certaine majesté. Un vêtement simple, en lin beige clair, encadre son torse massif. Bien qu’il ne porte pas d’arme, les miliciens éparpillés autour du vaisseau reculent au fur et à mesure qu’il avance. Le temps qu’il prend à descendre la rampe d’accès s’étire interminablement. Enfin, ses gros pieds sont campés solidement sur la terre ferme.
— Salutation ! déclare l’inconnu d’une voix grave en s’adressant à tous ceux qui sont présents.
Le système de traduction automatique du nouveau venu déforme légèrement sa voix, mais n’en altère pas le timbre cordial.
Taciturne, le chef aspirant le salue d’un geste las. Virgil, qui n’avait pas remarqué son arrivée, sursaute en l’apercevant à ses côtés.
— Mon nom est Krisslaklas le vingt-troisième. Vous pouvez m’appeler Kriss. Je viens en tant qu’émissaire des diatts du secteur trois, poursuit-il d’un ton posé et confiant.
— Et que nous vaut l’honneur de votre visite, votre excellence ? demande le milicien dont la formation étonnamment respectueuse et diplomatique contraste avec son aspect rustre.
— Oh, c’est vous, Holch ? s’étonne Kriss sur le ton de quelqu’un qui retrouve une vieille connaissance. Allez-vous bien ? Comment se fait-il qu’un agent de grade cinq ait été envoyé pour capturer un homme seul… et désarmé qui plus est ?
Malgré ses dires, Virgil est persuadé qu’il connaissait parfaitement la situation avant d’arriver. Il n’a pas l’air du genre à débarquer où que ce soit sans avoir toutes les cartes en main. Ou bien, feint-il l’ignorance pour que les miliciens ne perdent pas la face ?
59— C’est vrai qu’à mon âge, j’ai mieux à faire que de courir après ces jeunes écervelés d’humains, répond Holch qui paraît bien plus détendu depuis que l’illustre personnage l’a reconnu. Celui-ci doit avoir quelque chose de spécial. La vérité c’est que les ordres sont les ordres, voyez-vous, admet-il à regret. Furtivement, Holch jette un regard en biais à son prisonnier. Il regrette aussitôt ce geste qui trahit sa nervosité. Visiblement, il enrage encore plus quand Virgil le remarque et lui adresse un large sourire, pour le narguer. Gérer ce genre de crise n’a-t-il pas fait partie de ton cursus, à l’académie milicienne ? Évidemment, il se garde de trop fanfaronner… du moins, pas avant que le nouvel arrivant ne se soit clairement identifié comme son protecteur et que les miliciens ne lâchent prise. Une bête acculée peut être particulièrement dangereuse, raisonne Virgil.
— Nous souhaiterions prendre en charge cet humain dans le but de nous entretenir librement avec lui, poursuit le diatts. Virgil est stupéfié.
— Je suis contrit d’avoir à vous informer que l’on ne m’a pas autorisé à divulguer les raisons de mon intervention dans cette affaire, poursuit l’être extraordinaire. Cependant, je ne saurais trop vous conseiller d’obtempérer à cette injonction qui est sans appel puisqu’elle émane directement de notre grand conseil, précise-t-il en prévision d’éventuelles protestations de la part du milicien. Bien que le diatts soit d’une courtoisie exemplaire, tous savent qu’il n’éprouverait aucun remords à infliger une cuisante humiliation aux aspirants, s’ils s’opposaient ouvertement à sa mission. Holch grimace, mais ne dit mot. Son silence est un ordre pour un des miliciens qui se précipite aussitôt sur Virgil. Ce dernier, ne l’ayant pas vu venir, sursaute alors que la brute le saisit, le soulève du sol et le déleste sans ménagement de ses entraves. Hébété, le jeune homme se retrouve sur les fesses avant d’avoir compris ce qui lui arrive. Les autres aspirants s’écartent encore un peu plus de leur
60ancienne capture. Certain qu’ils vont obtempérer, le diatts remonte déjà la longue rampe d’accès de son vaisseau.
— Quel chien galeux a garé notre vaisseau, là ? hurle soudain Holch dans un excès de rage qui fait raisonner ses mots comme des aboiements.
Le chef pointe un index tremblant à la base du vaisseau diatts en dessous duquel émergent des morceaux de ferraille distordue. Furieux, il toise ses compagnons d’armes qui, eux, fixent leurs pieds d’un air embarrassé sans oser se dénoncer ou dénoncer le fautif. Les yeux injectés de sang du chef finissent par croiser le visage rayonnant de malice de Virgil.
— Ne me regardez pas méchamment, je n’y suis pour rien ! clame haut et fort Virgil, l’air offensé. Je n’ai même pas mon permis !
Le visage d’Holch blêmit alors que ses yeux lancent des éclairs ; Virgil exulte.
Kriss stoppe sa lente ascension pour tourner un regard amusé vers son invité. Le jeune homme croit même déceler un sourire sur ses lèvres minuscules perdues au milieu de son énorme visage. Il est ravi de constater que son sauveur se réjouit autant que lui du revirement de situation et de la déconfiture que viennent de subir les aspirants. Il se sent rassuré d’avoir découvert des alliés insoupçonnés dans des êtres aussi puissants.
— N’aimeriez-vous pas prendre vos affaires et me suivre ? Je vous déposerai où vous voudrez, déclare-t-il avec une douceur surprenante pour une créature aussi massive.
D’un hochement de tête, l’intéressé acquiesce vivement. Il regarde les soldats alentour et constate que ses bagages ne sont pas avec l’un d’eux. Il tourne les talons pour rentrer dans l’hôtel. Là, un aspirant se tient immobile devant l’escalier qui mène aux étages supérieurs. Il tient la valise et le sac à dos de Virgil qui sont minuscules dans ses énormes mains. Le jeune homme s’avance bravement vers l’être qui a perdu toute contenance.
61Alors qu’il traverse le hall de réception, il remarque l’hôtelier qui se cache derrière le large dossier de son fauteuil. Ses mains désespérément agrippées sur chaque côté du repose-tête, son visage d’une pâleur cadavérique et ses yeux terrorisés roulant dans leurs orbites arrachent à Virgil un fou rire qu’il tente maladroitement de dissimuler. Le poltron fait pivoter sa chaise au fur et à mesure que le jeune homme avance, dans une tentative grotesque de se dissimuler à son regard. À chaque pas, Virgil se sent grandir alors que l’aspirant vers qui il avance rapetisse. Lorsqu’il arrive en face de lui, la montagne de muscles donne l’impression d’essayer de se faire le plus petit possible… et pour une telle masse, ce n’est pas une mince affaire ! Le jeune homme prend délicatement le sac et la valise de ses mains. Les traits du visage et les épaules du molosse se décontractent visiblement. Virgil fait demi-tour sans lui prêter plus attention et marche d’un pas léger vers la sortie. Au passage, il fait un clin d’œil à l’hôtelier. Au moment où il sort, il croit entendre le vilain bonhomme réprimer entre ses dents un juron d’amertume. Il s’en moque éperdument… Je suis libre ! Dehors, il retrouve les miliciens amassés au pied de l’immeuble. Ils parlent en catimini tout en jetant de temps en temps des regards inquiets en direction du vaisseau diatts. Kriss lui-même n’a pas bougé et tourne son regard alentour en admirant le paysage. Lorsqu’il aperçoit Virgil, il lui fait un petit signe de la main pour l’inviter à le suivre. Il disparaît dans les entrailles sombres du vaisseau gigantesque. Avec une certaine appréhension, Virgil entreprend de gravir la rampe d’accès. L’intérieur n’est pas très accueillant. Un couloir étroit et haut de plafond s’étire longuement. Il n’en voit pas l’extrémité qui disparaît dans l’obscurité. Virgil regarde l’hôtel et hésite. Il se tourne vers l’entrée du vaisseau et se penche un peu pour scruter l’extrémité du couloir. Ses yeux s’adaptent à l’obscurité. Au bout, il finit par voir un sas
62à moitié ouvert. Il jette un autre coup d’œil à l’extérieur et remarque Holch qui arbore maintenant un petit sourire narquois. L’aspirant lui adresse un regard interrogateur et lui fait un signe de tête, le défiant d’entrer au sein du vaisseau. Dépité, Virgil hausse les épaules. Il hésite encore un instant puis finit par s’engager à l’intérieur du géant de métal. Aussitôt, la rampe se relève lentement. Quand elle se referme derrière lui dans un claquement lugubre ; il réprime un frisson.
63Une vague d’émotion et d’aventure vous attend !
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