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Roman
Plonger le regard
En bref : Là où rêve, réalité et monde virtuel se confondent, Virgil accepte une mission dont il ne mesure pas encore les conséquences.

Virgil survit de petits trafics sur Paraxial, un espace de communication devenu incontournable. Lorsqu'il accepte d'aider Cléa à récupérer un casque qu'elle présente comme lié à son héritage, il s'engage dans un voyage vers une planète océanique lointaine, Fhunka.

Mais derrière cette mission en apparence simple, des tensions plus profondes émergent.

À son arrivée, Virgil découvre un monde aussi fascinant que fragile, marqué par des rapports de pouvoir qui le dépassent.

Entre perceptions instables et perte de repères, ce voyage pourrait bien l'entraîner bien plus loin qu'il ne l'avait prévu....

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Roman
Prologue Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3 Chapitre 4

2 — La lune qui suinte le rêve

VIRGIL AVANCE dans un long couloir froid et sans âme. Déambulant au sein du spatioport lunaire en orbite autour de sa planète natale ; il en avait emprunté tant, et tellement similaires, qu’il a la fâcheuse impression de tourner en rond. Enfin, il débouche sur le hall central. Il parcourt l’endroit du regard. C’est une grande salle d’attente. À son centre, quelques voyageurs s’entassent devant un comptoir en acier zingué. Un robot barman avec ses six bras tentaculaires y sert des boissons. Malheureusement, aucun des clients ne peut s’asseoir à l’une des petites tables rondes disséminées autour du comptoir puisqu’elles sont toutes occupées par des employés du satellite. Bizarrement, ces derniers ne consomment rien. Si les tables n’ont pas de chaises, c’est que les techniciens n’en ont pas besoin. En effet, ils sont suspendus par le dos à un caisson, lui-même fixé par un bras métallique. Le bras est accroché à un des rails aériens qui quadrillent chaque mètre carré des plafonds du complexe.

Virgil croit se souvenir qu’on lui avait dit qu’ils se nomment des rêveurs. Cela aurait un rapport avec les brumes qui courent sur cette lune,

leur lieu de travail. À l’époque, il n’avait pas vraiment compris l’explication et ne se souvenait pas avoir demandé qu’on éclaire sa lanterne. L’accoutrement des techniciens est aussi sale et usé que s’ils revenaient d’un champ de bataille. Un casque stahlhelm renforce cette impression de tenue militaire. Sous leur casque, une visière intégrale ferme le tout hermétiquement. Au travers de celle-ci, on entraperçoit un masque respiratoire d’où sort un long tube flexible relié au caisson dans leur dos. Une cape en cuir, couvrant leurs épaules et omoplates, est maintenue par deux attaches justes sous leur col droit renforcé. Un grand tablier en cuir, qui semble recouvrir un plastron en métal, apparaît sous un manteau long à double boutonnage en croisé. La plupart des rêveurs ont laissé leur pardessus ouvert. Ils en ont aussi remonté les deux pans avant pour accrocher les extrémités un peu plus haut sur le vêtement. Ils portent des pantalons garance en toile plastifiée. De grosses bottes de spationaute, fermées par de larges bandes velcro, complètent leurs combinaisons. Bizarrement, leur accoutrement dépareillé leur donne une allure grotesque et inquiétante à la fois. Virgil remarque avec dégoût diverses formes ésotériques glissées le long de leurs bras. Elles passent au travers des tubes flasques semi-transparents qui relient leurs caissons aux paumes de leurs mains gantées. Malgré lui, l’image répugnante qui vient à l’esprit du jeune homme est celle de caillots de sang géants sillonnant des veines difformes. Même lorsqu’ils apparaissent dans leurs mains, il est impossible de deviner à quoi ces objets étranges peuvent servir. Les rêveurs, quant à eux, les regardent d’un air absent avant de les laisser repartir vers leur caisson.

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Virgil se laisse porter par le tapis roulant qui se traîne péniblement dans un couloir reliant le cœur du spatioport à une des rampes de lancement. De chaque côté, de longues baies vitrées offrent un panorama saisissant de la Lune. À l’extérieur, la totalité de la surface de l’astre est recouverte de gros câbles entremêlés. Suintant de ceux-ci, de curieuses brumes montent de l’enchevêtrement touffu. Un court instant, elles restent suspendues, avant de s’élancer dans des courses folles à la surface de la lune informatique. À force de regarder, il distingue aussi des formes aux couleurs passées s’élever du sol en se tordant et en s’étirant. Au loin, des êtres bien réels, des rêveurs, semblent se débattre entre les amas de câbles et les formes vaporeuses montant des brumes.

— Trop de données, murmure Virgil entre ses dents. Cette pauvre vieille lune en est pleine à craquer !

Soudain, un grand nombre d’images et de vidéos s’élèvent. Lentement, elles se mettent à tourner. Il tourne la tête et comprend l’ampleur du phénomène. Le spatioport tout entier est dans l’œil d’un gigantesque cyclone numérique. Ce dernier est constitué de strates cylindriques qui ont le spatioport pour axe central. Ce phénomène offre un spectacle d’une grande beauté et d’une majesté intimidante. En voyant le cyclone se déplacer, Virgil ne peut réprimer un frisson. Voilà à quoi mène de lire trop de fables abracadabrantes sur ce genre d’anomalies. Ses colossales parois viennent à la rencontre du couloir où il se trouve. Lorsque les fichiers qui le composent passent au travers de la première baie vitrée, ils émettent un petit grésillement et ralentissent leur course. Une fois dans la passerelle, les vidéos qui étaient restées muettes dans le vide spatial sont enfin libres de brailler leurs contenus cacophoniques. Au contact de l’air du couloir, certaines des images, jusque-là figées, s’animent tandis que d’autres se changent en hologrammes. Une fois ressorties de la passerelle, pour rattraper le temps perdu, les particules du cyclone reprennent de plus belle leurs courses folles.

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Tout à coup, une voix attire son attention. Sa clarté et sa force la font émerger de la masse discordante. Malheureusement, à cause du flot qui gronde autour de lui, il ne parvient pas à en identifier la source. Pas de doute sur un point cependant : il s’agit d’une jeune fille dont les intonations sont proches de celles de Teri.

— Il m’a confiée à la bibliothécaire… elle est gentille, mais ce n’est pas pareil. Traquant la voix qu’il pense familière, Virgil se tourne dans le mauvais sens et la vidéo passe dans son dos.

— Oui, il est parti ! J’espère qu’elle sait ce qu’elle fait, lance-t-elle sur un ton inquiet. Il n’arrive pas à croire que ces mots étranges sont ceux de sa petite sœur. De plus, sa raison rejette le support contre nature sur lequel ils voyagent. Au moment où il fait volte-face, ils fuient la passerelle.

— Teri ? s’exclame-t-il bien qu’il sache pertinemment qu’elle ne peut pas l’entendre. Maintenant que la vidéo qui la porte est hors du spatioport, la voix s’est éteinte dans le vide glacial. Perplexe, Virgil se laisse flotter sur le tapis qui l’emmène vers une porte au-dessus de laquelle le mot cryogénisation clignote en blanc sur fond rouge.

Parmi les myriades d’étoiles vibrantes d’énergies et les innombrables nébuleuses qui s’étirent en combinaisons de couleurs grandioses, un rayon perce le néant. Est-il si lent ou si rapide que personne ne le voit percer le vide ? Traverse-t-il l’univers plus vite que la lumière ou prend-il une éternité à ne pas s’élancer ? La vérité c’est qu’il glisse dans une réalité qu’il effleure à peine. La vitesse qu’il a acquise lui donnerait l’inconsistance d’un songe pour qui viendrait à croiser son chemin.

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C’est un vaisseau qui ressemble à une libellule. D’ailleurs, son nom est l’Odonata, puisque quelques ingénieurs fantasques avaient déployé assez d’effort pour que l’appareil ressemble à l’insecte. Il est constitué de caissons en verre attachés en file indienne derrière un module de pilotage ovoïde. Quatre grandes ailes membraneuses sont attachées à la base de cette tête et repliées sur le reste du corps. La surface de sa coque est descendue à une température qu’aucun instrument ne saurait mesurer. Seule la fragile bulle temporelle dont elle s’est nimbée l’empêche de s’abîmer sur les écueils du temps qui affleurent à la surface du présent.

À travers la brume glacée courant sur les hublots de sa tête ovale, un œil aiguisé pourrait discerner l’équipe de robots s’attelant au bon déroulement du trajet. Et au travers du givre couvrant les parois de son caisson individuel, on pourrait entrevoir Virgil, immergé dans un liquide de cryogénisation, bleu et visqueux. Souffle de vie en suspend, il reste figé, le cœur pris dans le bloc de glace qu’est devenu son corps ; plongé dans un sommeil dont les rêves disparaissent, aux songes qui s’estompent. Il n’y a pas eu de témoins à sa lutte, pas plus qu’à son interminable chute.

Lorsque la libellule frôle des mondes devenus concaves, ses occupants s’agitent en accéléré. Ils sont l’exact opposé des passagers immuables du vaisseau. S’ils leur venaient à l’idée de lever le bout du nez, braquant leurs regards sur un ciel étoilé, ils ne percevraient que le léger frisson d’une illusion déjà passée.

À présent, l’Odonata survole un port baignant dans la brume matinale. Des navires marchands y attendent que l’effervescence du nouveau jour les prenne d’assaut avec sa cohorte de matelots et son flux de marchandises. Leur bois craque tandis qu’ils tanguent nonchalamment

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sous l’impulsion des vaguelettes qui clapotent sur leurs coques et sous les jetées. Au pied d’un mur que surplombe une maison cossue et au milieu du fatras – laissé la veille par les ouvriers –, se trouve un chat dressé sur ses pattes arrière. Il porte une capeline et une casaque de mousquetaire cramoisie ornée d’un gros trèfle en velours noir cousu de fils d’or. Du paletot, dépasse une chemise ample au col brodé et aux manches à frou-frou. Son pantalon bouffant noir disparaît dans des surbottes en cuir noir, bien cirées. Avec sa rapière, il tient en joue une famille de souris vêtue très modestement. Papa souris s’est interposé entre le prédateur et les siens. Tout en barrant le chemin avec l’épée qu’il tient dans sa pâte avant gauche, le félin fait mine d’aller à gauche. Pressés par leurs parents, les souriceaux se déplacent en groupe serré vers sa droite. Jouant avec son futur repas, le sale matou pousse un feulement belliqueux et sort les griffes de sa patte droite, tout en l’agitant d’un air menaçant. Les petits rongeurs sursautent et reviennent précipitamment au centre. Ils sont coincés entre la rapière touchant le mur derrière eux et les griffes tranchantes s’agitant frénétiquement. À tout moment, chacune de ces armes pourrait s’abattre sur eux pour leur ôter la vie. Le carnassier se lèche déjà les babines en regardant avec convoitise leurs petites cuisses dodues. Il se moque éperdument qu’elles tremblent d’une terreur indescriptible. Les oreilles ultra-sensibles de tous les protagonistes ne manquent pas de se dresser alors qu’un son parmi les plus étranges emplit l’air. Simultanément, ils lèvent la tête et sont stupéfaits de voir voler au-dessus d’eux ce qu’il ne pourrait décrire autrement que comme une libellule géante. Malgré la brume, elle paraît étonnamment nette aux yeux du matou hypnotisé par les reflets métalliques chatoyants qui courent le long de son corps féérique et qui se reflètent sur ses iris luisants. L’engin semble en suspens dans l’air frais du matin.

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Sans réfléchir davantage, Papa souris saisit sa chance ! Avec une agilité stupéfiante pour un petit animal aussi bien en chair, il passe sous la rapière de son ennemi et bondit gracieusement. Il atterrit sur l’extrémité d’un chevron posé sur un tréteau. L’autre extrémité du morceau de bois dépasse d’un second support, tout près. Décontenancé par autant d’audace de la part d’une proie dont il imaginait déjà la délicieuse texture sous ses crocs, le félin fait un bond en arrière. D’un coup sec du pied, Papa pousse le demi-bastaing qui glisse de son support. Dorénavant, la pièce de bois ne repose plus que sur le second tréteau. Pour une fraction de seconde, elle reste inexplicablement immobile. Les parents souris retiennent leurs souffles. Elle vacille enfin sur ce pivot. L’extrémité la plus proche du Papa s’élève rapidement dans les airs alors que l’autre vient heurter le sol pavé dans un bruit sourd, juste entre les jambes de leur adversaire. Le chat n’y prête déjà plus attention, car il est de nouveau hypnotisé par le spectacle de l’engin dans le ciel. Ses yeux écarquillés et remplis d’émerveillement ressemblent à deux globes de verre reflétant le voile de lumières qui drape la coque frigorifiée.

Papa lance un regard complice à Maman. Aussitôt, elle protège les petits souriceaux dans ses bras et se plaque contre le mur derrière elle. Sans attendre, son mari fait un grand saut en hauteur et retombe de tout son poids sur la partie du chevron pointant vers le ciel. Le second tréteau fait alors office de levier tandis que l’extrémité qui repose au sol remonte d’un coup. Elle vient frapper violemment le chat dans l’entre-jambes. Il reste pétrifié par la surprise. Pris totalement au dépourvu, il regarde sans réagir Papa faire un petit saut pour retourner sur le tréteau. Aussitôt, l’extrémité qui avait frappé le chat retombe sur les pavés.

La famille de souris retient son souffle, prête à subir les foudres du vilain matou. Ce dernier pousse enfin un cri déchirant qui aurait fendu le cœur d’un vieux bouledogue acariâtre. Le changement d’attitude est dramatique. De sa posture dominatrice et arrogante, il se retrouve

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maintenant plié en deux, haletant. Il presse une de ces pâtes avant contre ses parties génitales meurtries tandis que l’autre se sert de l’épée comme d’une canne, pour ne pas tomber. Pourquoi tant de haine ? semblent demander ses yeux pitoyables à travers un voile de larmes. Malheureusement pour les minuscules mammifères, trop peu de temps passe avant que la peine dans le regard du félin ne laisse place à une fureur hystérique. Toujours plié en deux, il agite avec hargne son épée en direction de Maman et de ses souriceaux. Comme il aurait aimé être juste un peu plus près et les tailler en pièces… et comme il écume de rage de se sentir impuissant en ce moment, incapable de bouger. Bien sûr, il sait que la douleur va refluer. Alors sonnera l’heure de ma vengeance ! Et alors, ce sera la souffrance de Papa qui sera insupportable ! Oui, cela ne rendra que plus savoureux le moment où leurs petits os craqueront sous mes crocs. Alarmé par cette folie meurtrière, Papa jette un regard paniqué à Maman. Malheureusement, elle est tout aussi désemparée que lui. Cela le terrifie d’autant plus qu’il a toujours pu compter sur l’aptitude qu’elle avait de garder la tête froide, en toutes circonstances. Son calme naturel est une constante sur laquelle on pouvait s’appuyer. Cependant, vu la gravité de la situation, ils sont tous les deux complètement désarmés. C’est alors que Papa remarque un gros ballot de marchandises, enfermé dans un filet de cordes et suspendu juste au-dessus d’eux. Sans hésiter, il prend de l’élan et s’envole. De toutes ses forces, il étire son petit corps grassouillet avec le filet en point de mire. Dans son effort pour agripper les cordes, ses pattes avant battent énergiquement l’air. Il les rate de peu et retombe vers le tréteau que son derrière heurte au passage avant de s’écraser douloureusement sur le sol pavé. Ses yeux larmoyants, le matou ne lui prête aucune attention alors que son épée ne cesse de battre l’air tout en se rapprochant dangereusement de sa chère famille.

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Papa adresse un regard rassurant à Maman pour lui insuffler du courage… et cela marche ! Maman sort de son sac à main un énorme rouleau à pâtisserie. Elle est prête à en découdre. Elle bondit et assène un terrible coup de sa matraque improvisée entre les yeux du vaurien. L’abject félin feule de douleur, chancelle et tombe en derrière. Papa se relève en frottant brièvement son derrière et son dos endolori. Avec une détermination farouche, il regarde le ballot qui trône, là-haut. Il prend son élan, cette fois-ci depuis le sol froid et humide. Il fonce vers le tréteau et file tel un éclair sur sa pente. Il s’élance dans un bond qui paraît prodigieux pour un être aussi petit. Surpris par la vitesse avec laquelle il arrive dessus, sa tête manque de heurter les cordages du filet. Heureusement, ses minuscules doigts s’y agrippent et ne lâchent plus prise.

Sans attendre, il grimpe aussi vite que ses petits membres le lui permettent. Une grosse corde relie les quatre extrémités du filet à une grue rudimentaire, en bois. Il plante ses longues incisives dans la corde qu’il entreprend de cisailler en toute hâte. Mû par l’énergie du désespoir, il ne lui faut pas longtemps pour réduire une section de la grosse corde en une fibre minuscule et dégoulinante de bave. L’ensemble ne tient plus, littéralement, qu’à un fil. En contrebas, Maman pousse un petit couinement d’alarme alors que l’infâme bête, qui a retrouvé son souffle, prend du recul pour l’assaut final. À bout de force, Papa n’a plus le temps de couper le dernier bout élimé. Il bondit et retombe de tout son poids sur le ballot. Le fil cède dans un claquement sec. Par réflexe, Papa agrippe le morceau de corde resté accroché à la grue.

Le ballot en chute libre attrape l’extrémité du demi-bastaing pointant vers le ciel et l’entraîne avec lui ; le tout s’écrase avec fracas sur les pavés du port. L’autre extrémité du chevron se relève si violemment qu’elle devient une catapulte qui projette leur agresseur dans les airs. Accompagné d’un hurlement de douleur, il retombe dans l’eau du port, produisant une belle grande gerbe d’écume ! Des bulles remontent

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à la surface, mais aucun animal à fourrure n’en remontera. Papa se laisse retomber. Son derrière rebondit tour à tour sur les débris de caisses éclatées et les sacs de jutes éventrés… jusqu’à rejoindre enfin la terre ferme. Il se précipite vers Maman qui l’accueille à bras ouverts. Devant leur progéniture gênée, ils frottent joyeusement leurs museaux l’un contre l’autre. Il serre ensuite ses enfants très fort et très tendrement. Leur famille étant saine et sauve, les parents pressent leurs petits de monter sur un bateau marchand en partance pour de nouveaux horizons. Il est grand temps pour leur famille de quitter cette ville devenue décidément bien trop dangereuse. Le reste du voyage dans le garde-manger sera un délice. Insensible aux drames qui se jouent sur sa route, la libellule poursuit sa course solitaire. Depuis qu’elle a été catapultée par un accélérateur de matière, les forces conjuguées du temps et de l’espace semblent devoir se soumettre à sa progression irrésistible. Pourtant, à l’approche de sa destination, ses ailes se déploient, ce qui entraîne un formidable ralentissement. La réalité rattrape l’engin. Réclamant son dû pour ce voyage anormal, elle n’a aucune patience : dans un crépitement bleu électrique, elle consume promptement les ailes hyalines à la façon d’une chenille rongeant une feuille. Elles ne laissent derrière elles que leurs armatures, feuille morte désagrégée par le froid hivernal. Ces fines structures finissent par s’effriter, elles aussi, en laissant derrière elles une traînée qui s’étire à l’instar de la queue d’une comète.

Les articulations de Virgil le font horriblement souffrir. Incapable de bouger, il reste ainsi prostré, courbé au-dessus du lavabo. Ses pieds sont recouverts de chaussons jetables, couleur bleu ciel. Malgré la couverture isotherme matelassée jetée sur ses épaules, il grelotte. Au prix de gros

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efforts, il lève la tête. L’image que lui renvoie le miroir au-dessus du lavabo lui glace le sang. Ses cheveux hirsutes sont blancs comme neige ; son visage tout ridé. Il regarde ses mains tremblantes et flétries. Quelque chose a dû mal tourner. Comment peut-on vieillir de cinquante ans lors d’un voyage qui n’a duré que trois mois ?

Au bout d’un moment, des gouttelettes tombent de ses cheveux en train de dégivrer. La crème qu’il a appliquée sur son corps commence à faire effet : sa peau blafarde reprend progressivement des couleurs. Par contre, le souvenir de l’instant où il s’est vu en vieillard ne partira pas aussi facilement. Puisqu’il n’y a nulle part où accrocher ses vêtements, ils traînent par terre. Cette salle d’eau ressemble plus à un placard à balais qu’à autre chose.

Virgil attrape des ciseaux qui sont accrochés au mur par un long câble en acier pour qu’on ne les vole pas. Il entreprend de couper ses cheveux. Sous les lames, ils craquent autant que de la paille de fer. Il les raccourcit jusqu’à obtenir une boule à zéro. Puis, il saisit une tondeuse, elle aussi accrochée au mur, et entreprend de raser sa barbe naissante. Il est si content du résultat qu’il décide de se raser complètement la tête. Il applique une nouvelle couche de la pommade apaisante sur son visage et sur son crâne.

Le résultat le laisse perplexe. De la vapeur, montant du robinet d’eau chaude laissé ouvert, recouvre progressivement de buée l’image intrigante. Il tend la main et frotte la surface froide et humide pour y faire réapparaître son image. Incrédule, il touche sa réflexion pour s’assurer que c’est bien lui. Un sourire béat, enfantin, se dessine enfin sur la figure de ce nouvel homme.

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La Lune est un îlot de forêts luxuriantes
Un jardin de fleurs aux odeurs enivrantes

Avec des fruits jamais vus jusqu’à présent
Des couleurs insensibles au passage du temps

Les pluies arrosent son sol doucement
Les racines y poussent lentement

Cet endroit enchanteur peut encore révéler
Les plus belles choses qu’on puisse imaginer

Mais si en levant les yeux vous ne voyez pas tout ceci
C’est qu’en fait ces merveilles n’existent que pour lui

Chapitre 3