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Roman
Plonger le regard
En bref : Là où rêve, réalité et monde virtuel se confondent, Virgil accepte une mission dont il ne mesure pas encore les conséquences.

Virgil survit de petits trafics sur Paraxial, un espace de communication devenu incontournable. Lorsqu'il accepte d'aider Cléa à récupérer un casque qu'elle présente comme lié à son héritage, il s'engage dans un voyage vers une planète océanique lointaine, Fhunka.

Mais derrière cette mission en apparence simple, des tensions plus profondes émergent.

À son arrivée, Virgil découvre un monde aussi fascinant que fragile, marqué par des rapports de pouvoir qui le dépassent.

Entre perceptions instables et perte de repères, ce voyage pourrait bien l'entraîner bien plus loin qu'il ne l'avait prévu....

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Roman
Prologue Chapitre 1 Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4

3 — Le village de pêcheurs

S’IL ÉTAIT POSSIBLE d’embrasser du regard l’ensemble du cosmos, il se révélerait dans toute sa gloire : myriades de planètes, étoiles brûlant l’énergie pure, nébuleuses se dilatant à l’infini, trous noirs avalant avidement des milliers de planètes et d’étoiles pour les recracher — dans un faisceau grandiose de particules — en nouvel amas, galaxies tentaculaires dansantes dans un océan de matière noire. Bien sûr, à l’échelle humaine, rencontrer un corps céleste dans une telle immensité est extraordinaire. À travers les hublots, les visages des passagers de la navette reflètent donc leur fascination alors que l’horizon de Fhunka s’étire à mesure qu’ils s’en approchent.

Cependant, le spectacle le plus fascinant est caché à leurs yeux. Dans la thermosphère de cette planète, une masse sombre pivote sans bruit sur son axe, ses facettes miroitant au passage de l’engin. C’est un œil énorme braqué sur eux. Celui-ci leur est voilé comme si une paupière le recouvrait. Et tant mieux qu’ils soient empêchés de le voir, car ce qui apparaît au fond de sa pupille géante révèle bien plus de choses

qu’ils ne sauraient supporter sur l’ampleur de la tragédie qui se joue ici.

— O, un jour ou l’autre, il faudra bien que j’y retourne, déclare Virgil en réfrénant des tremblements en repensant au monstre qui les avait attaqués sur Paraxial. Autant crever l’abcès tout de suite. Protège-moi au maximum… mais sans trop attirer l’attention, quand même. Au moment où il plonge dans le monde virtuel, un choc sourd fait vibrer l’air, lui apprenant qu’O vient de l’enfermer dans une bulle protectrice. À l’extérieur, c’est une sphère métallique couverte d’une multitude de pointes acérées et enfouie à un tiers dans le sol. À l’intérieur, c’est un nid douillait où il flotte au sein des informations fournies pas Cléa. Tel un enchevêtrement de fils de soie qui glissent les unes sur les autres, les données tapissent la paroi interne de ce cocon. De temps en temps, certaines se détachent langoureusement du mur et font mine de s’enrouler autour de lui. Mais, elles retournent bien vite vers les fils cryptés. Virgil a l’impression de nager dans un océan de mots.

— S’il te plaît, fais-moi un résumé de ce que tu trouveras sur Fhunka et ses habitants. Et je t’en prie, ne parle pas trop fort, plaide-t-il d’une voix enraillée. J’ai toujours cet affreux mal de crâne. O apparaît, suspendue dans le vide. Elle est vêtue d’une robe faite d’une multitude de petites plaques de métal savamment imbriquées avec un slogan publicitaire imprimé sur le buste du vêtement.

— Ça, c’est nouveau ! Aurais-tu enfin réussi à te faire parrainer ? s’étonne-t-il, moqueur. O lui jette un regard furibond.

— Tu n’as pas assez de crédits pour te payer mes services, rétorque-t-elle d’un ton cinglant. C’est ça… ou je m’en vais. Que choisis-tu ?

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Le visage de Virgil se crispe et il secoue la tête de dépit. Il regrette de l’avoir vexée. O a maintenant l’air très satisfaite.

Elle place ses mains devant son ventre, de sorte que chaque doigt touche son équivalent sur l’autre main. Elle se tient très droite, avec ses épaules affaissées et un peu en arrière tout en respirant profondément pour emmagasiner le maximum d’oxygène. Elle se concentre et son corps se durcit. Ses yeux se vident puis deviennent entièrement bleus. Malgré tout, elle affecte sans faillir cette apparente détente à l’image d’une danseuse qui, en plein effort, rayonne de grâce et de légèreté. Elle écarte lentement les mains… Leur environnement frémit, vibre doucement puis plus intensément. Telle une pierre lancée sur la surface d’un lac placide, des cercles concentriques s’y forment.

Majestueusement, elle déploie ses bras telles les ailes d’un aigle. En réponse, les cercles deviennent des vagues impétueuses agitant le flot d’informations. Secouées de spasmes, ses mains se contorsionnent et se tordent successivement dans des postures aussi étranges que délicates. De grandes vagues montent et roulent au milieu du chaos qui fait rage sur les parois. De la masse bouillonnante, des colonnes composées de lettres s’élèvent de plus en plus haut. Soudain, un geyser jaillit et vient frapper O à la tempe. Virgil hoquette, effrayé. Il avance résolument sa main… avant de se rétracter. Elle a toujours assuré que cela ne lui faisait pas mal. Pourvu qu’elle dise vrai.

Bien sûr, chaque fois qu’il faisait ce genre de requête, il savait ce à quoi il l’exposait et se sentait coupable. Sous la pression, O pivote un peu sur le côté. Le geyser finit par traverser son crâne et en ressort par l’autre tempe. Le flot poursuit sa course jusqu’à rejoindre la paroi de la sphère, formant ainsi un lien ininterrompu reliant deux points opposés du globe en passant par la tête d’O. L’afflux d’information accroît encore son débit alors qu’il semble à présent plus avalé et recraché par le cerveau d’O

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qu’il n’est projeté de force contre elle. Effectivement, elle assimile avidement tout ce qu’elle peut trouver sur le sujet demandé. Virgil voit les images et les mots qui défilent dans son esprit se refléter dans ses yeux noyés sous les océans sans fond de Paraxial. Elle ouvre la bouche sans qu’aucun son n’en sorte. Pour un temps, elle reste ainsi tandis que le jet réduit son débit. Le tout finit en une fine pluie d’été, aquarelles de lettres diffuses, qui mouille tout son corps. Au moment où elle commence son résumé, l’iris de ses yeux retrouve leur couleur naturelle :

— Fhunka est la troisième planète d’un système qui en compte huit, l’informe-t-elle d’une voix calme et monocorde. Cet astre est recouvert d’un immense océan dont la surface est grêlée de multitudes d’archipels composés presque exclusivement d’îles vierges. O agrémente ses propos d’images qui apparaissent et disparaissent au gré de sa lecture. Il y voit des lagons merveilleux, des plantes exotiques, des plages sauvages, des oiseaux au plumage multiflore… Si le va-et-vient des images est trop rapide pour qu’il ait le temps de les admirer, il ne lui en fera aucun reproche. De toute façon, dans cet état, elle ne m’entendrait sûrement pas.

— Ses fonds marins abritent une faune et une flore riches d’une grande variété. Les aqurifs sont l’espèce indigène de cette planète, mais quelques humains s’y sont aussi établis. Ces derniers vivent principalement sur l’île appelée Ronnowak et, avec la permission des aqurifs, ils y ont fondé la ville du même nom. L’image qui se matérialise devant eux représente l’entrée d’un petit village. Il y est planté un panneau en bois délavé par les intempéries où est écrit : Ronnowak.

— Il y a une quinzaine d’années, une cohorte milicienne a débarqué sur Fhunka. Selon des rapports de l’époque, le kentarch de celle-ci faisait courir le bruit qu’il ne s’agissait que d’une courte escale pour se ravitailler en eau potable et en vivre. Mais cette halte s’est éternisée et il est devenu clair qu’ils ne repartiraient jamais.

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Suivant leur doctrine officielle, la milice devait se cantonner à la protection de la population humaine de cette région éloignée du cosmos. Cependant, il n’aura pas fallu attendre longtemps avant que leur présence n’engendre un nombre assez considérable d’intrigues.

O revient complément à elle.

— Voilà le résumé de ce qu’il y a de plus marquant à ce sujet. Il semblerait qu’il n’y a pas beaucoup plus à découvrir… Souhaites-tu tout de même que je pousse mon investigation plus loin ? demande-t-elle avec une once d’anxiété courant à la surface de son timbre chaude.

— Non, c’est assez pour l’instant, la rassure-t-il. Je sais combien cela te coûte… surtout avec les défenses poussées au maximum. Après tout, on ne reste pas longtemps. J’embarque le casque et je file illico presto ! Trois mois à l’aller, pareil au retour et tout cela pour tout juste une semaine sur place, lance-t-il en secouant la tête de dépit. Enfin, ce n’est pas grave. C’est sans doute le boulot le mieux payé que j’ai jamais eu, ajoute-t-il, hésitant.

— Oui, probablement, concède O d’un air peu convaincu.

— Heureusement, avec les carnets du magister Clinton transmis par Cléa, nous avons une source d’information précieuse sur ce qui nous attend là-bas, déclare O avec optimisme.

D’un claquement de doigts, Virgil fait apparaître un des carnets qu’il n’avait pas encore consultés. Sa couverture en cuir cramoisie est engravée du mot « Aqurifs » aux lettres calligraphiées ornées d’arabesques rehaussées de lignes dorées pour en accentuer l’effet de relief. La couverture reflète la révérence de l’auteur pour le sujet traité. De plus, le très grand soin apporté à la réalisation de l’ouvrage en général ne laisse planer aucun doute quant à la valeur de son contenu.

Il tourne les pages holographiques aussi délicatement que s’il agissait d’un parchemin millénaire pouvant s’effriter sous ses doigts. Le magister

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a réussi à imprimer une délicatesse touchante dans chaque illustration. Quelle que soit l’image où il pose ses yeux, Virgil est émerveillé… Inséré au milieu du carnet, il découvre une feuille volante. L’aquarelle d’un aqurif recouvre presque la totalité de sa surface. En haut à droite de l’illustration, le magister Clinton y a apposé une note manuscrite, à l’encre de Chine. Au moment où Virgil braque ses yeux sur l’annotation, O la lui lit au creux de l’oreille :

— Qurifach est un sage parmi les sages. Au fil du temps, nous sommes devenus proches. C’est lui qui m’a permis d’approcher son peuple fascinant et leurs incroyables vaisseaux-cités. Alors qu’il replace la feuille au milieu du livre et s’apprête à reprendre son examen de l’ouvrage, quelque chose attire son attention. Distrait de la lecture qu’elle lui fait, il détourne son regard de Paraxial, presque malgré lui. Tour à tour, les images et les mots puis la sphère protectrice elle-même disparaissent ; brume virtuelle dissipée sous la lumière crue de la réalité. À l’extérieur, le paysage est d’une beauté à couper le souffle. Loin en dessous d’eux, une large traînée de nuages forme une piste d’atterrissage que les vents paresseux laissent tranquilles. La navette fait mine de vouloir y atterrir ; frôle un temps la couche vaporeuse puis la transperce. Pendant un court instant, tout n’est que blancheur et coton autour d’eux. Elle émerge de l’autre côté en arrachant des volutes floconneuses qui virevoltent brièvement autour de ses ailes avant de rester à la traîne. Apparaît alors dans toute sa splendeur la mer immense qui emplit de ses eaux limpides la totalité de leur champ de vision. Atténuant la monotonie de cette immensité bleue, elle est grêlée d’une multitude d’archipels. Bien qu’il vienne d’admirer les illustrations fournies par O, rien ne pouvait le préparer à la magnificence des lagons dont les fonds marins sont visibles sous les eaux claires. Ces anneaux vert-bleu enlacent les îles, mimant une danse aquatique rythmée par les vagues. Vue d’ici, l’écume de celle-ci

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dessine sur les plages des tambourins frémissants. Son esprit se perd dans cette scène émouvante.

Le vaisseau vire et Virgil découvre toute la splendeur d’une île bien plus large que les autres, mais qui cependant semble bien petite comparée à l’immensité bleue omniprésente. Ronnowak, enfin ! Cette ville est beaucoup plus grande que ce que les rapports laissaient entendre ; et une urbanisation sauvage la fait ressembler à une grosse pieuvre. Le vaisseau vire pour se placer dans l’axe d’un aéroport situé à l’autre bout de l’île. Serait-il possible que leur fret intergalactique doive également transiter par cette piste usée jusqu’à la corde flanquée de cette tour de contrôle branlante ?

Au fur et à mesure que la navette se rapproche du sol, les détails s’y affinent. Virgil distingue d’abord des bâtiments puis des véhicules et enfin des habitants qui s’agitent tels des fourmis. Tandis que l’engin descend, il tente d’apercevoir le visage des personnes qui défilent en contre bas dans une tentative futile d’en mémoriser le plus possible. Alors que leur vaisseau décélère, les puissants réacteurs de l’engin poussent violemment sur le côté les palmiers en contrebas.

Un peu plus loin, il y a une rizière où travaille une jeune femme asiatique. Elle essuie du revers de sa manche la sueur qui perle sur son front délicat alors qu’elle est affairée à planter de jeunes pousses. Elle ne semble pas avoir entendu le vaisseau qui arrive dans son dos.

Celui-ci n’est plus qu’à quelques centaines de mètres lorsqu’elle remarque l’ombre de l’astronef qui file à toute allure sur le sol devant elle. Elle se relève et tire ses épaules en arrière tout en tenant sa taille pour se détendre. Elle suit d’un regard amusé l’ombre qui court au loin. Soudain, le bolide la dépasse dans un vacarme assourdissant. La jeune femme entoure son corps dans ses bras et se plie en deux pour se protéger de la violente bourrasque.

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Le souffle des turbines arrache son chapeau de paille conique et l’emmène haut dans les airs. Une barrette finement ciselée maintient fermement ses cheveux noirs de jet dans un chignon. Les deux longues mèches sur ses tempes s’agitent vivement. Amusés, ses grands yeux en amande, verts et limpides regardent s’éloigner l’engin. Alors que son chapeau retombe au sol, un sourire radieux illumine son visage. En touchant l’eau de la rizière, une légère fumée s’élève du cône en paille lorsque les petites braises allumées par la chaleur des réacteurs sont noyées. La jeune femme va le chercher et retourne travailler. Un large sourire dévoile toujours ses dents d’une blancheur éclatante. Elle a été épargnée du vacarme insupportable, étant sourde de naissance.

Rivetée sur le béton armé érodé, une plaque de métal rouillée porte l’inscription : « Porte Nord de Ronnowak ». Ainsi est identifiée l’arcade devant laquelle Virgil se tient. De là, il peut apercevoir, à bonne distance, les premières habitations en périphérie de la ville. Résolument, il tente une nouvelle fois de la franchir alors que ses multiples tentatives précédentes se sont toutes soldées par un échec cuisant. Mais rien n’a changé : son corps refuse de passer l’obstacle. Pris d’une phobie incontrôlable, ses genoux s’entrechoquent violemment, ses phalanges sont blanchies par ses poings serrés et sa mâchoire crispée par la contrariété. En lutte avec lui-même, il frémit de rage. Des gouttes de sueur perlent déjà sur son front brûlant. Le simple fait de lever sa jambe pour faire un pas en avant lui demande un effort considérable. Il n’aurait pas fourni moins d’effort s’il avait eu à lutter contre une forte marée. Et malheureusement, le courant est trop fort.

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Il est pris de vertige. Il se sent brutalement repoussé en arrière. Un colosse invisible vient de pousser ses épaules. Ses talons décollent du sol. Il tombe à la renverse, au ralenti. Sa tête est la première à heurter violemment le sol avant que le reste de son corps ne subisse le même sort. Son crâne est une cloche se fendant sous un formidable coup de marteau. Son corps est parcouru d’un frisson glacial en réponse à l’explosion insupportable de douleur. Des images tournent autour de lui dans une farandole infernale. Au sein du tourbillon, il voit des baraquements délabrés encercler une immense tour à l’architecture austère. Le gratte-ciel ressemble à un parasite ; une tique géante accrochée à cette si belle planète. Sur le bord de mer, des usines vomissent par de longues canalisations poisseuses leurs contenus immondes directement dans l’océan et par leurs hautes cheminées des fumées vertes, crasseuses. Devant une apparition aussi écœurante, il est pris de nausée.

Virgil revient à lui. Il ne se souvient pas d’être tombé, mais il est pourtant allongé dans la poussière. Il se relève tant bien que mal. Les jambes tremblantes, il recule d’un pas… puis de deux. Il glisse sur le gravier et manque de tomber. Abandonnant là sa valise, il fait volte-face et marche nerveusement dans la direction opposée à la ville. Il presse le pas. Il voudrait être déjà loin de cet endroit abject. Il donnerait n’importe quoi pour être déjà arrivé dans un endroit calme… et y être seul.

Il cherche anxieusement du regard un de ces lieux paradisiaques qu’il n’a jamais vus ailleurs que sur les cartes postales de ses parents. Il marche à une cadence croissante vers ce qui ressemble de loin à une plage. Il accélère le pas. Sa respiration se fait bruyante. Paniqué, il se met à courir à perdre haleine. Il essaye d’avaler de grandes bouffées d’air,

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qu’il recrache presque aussitôt. Alors qu’il manque de tomber à chaque enjambée, sa vision se brouille. Soudain, il entend une voiture klaxonner, freiner, déraper. Une bourrasque infernale vient le percuter. Il est projeté sur le côté. Il pivote sur lui-même. Il atterrit sur un pied, trébuche puis vole un bref moment. À cet instant précis, il lui semble qu’il lui suffirait d’écarter les bras pour que sa vitesse lui permette de vaincre l’apesanteur. En volant jusqu’au ciel, il échapperait ainsi à cet endroit sordide. La lune serait à portée de main, Saturne pas beaucoup plus loin. Au lieu de cela, il roule sur le sol. Des volutes de sables lui fouettent le visage et il en avale au passage. Il s’immobilise enfin et sombre, sans connaissance. Lorsqu’il rouvre les yeux, il est allongé. Il est éreinté par sa course et choqué par la collision. De fait, il ne peut plus bouger. Le ciel est d’un bleu profond avec quelques rares nuages d’une blancheur éclatante, éparpillés çà et là. Le vent les pousse doucement dans ce ciel d’une beauté parfaite. À cause du choc, sa vision se brouille, en alternance. Du coin de l’œil, il entrevoit l’extrémité d’une branche qui plie mollement sous le poids d’un fruit à pain bercé par la brise. Sans prévenir, un visage large et débonnaire envahit tout son espace. Bien que l’homme porte une moustache et un bouc hirsute avec des cheveux en pagaille, ses larges lunettes noires lui confèrent une grande élégance. Il est vêtu d’un pyjama et d’une robe de chambre. Juste pour vérifier, Virgil tourne la tête vers les pieds du bonhomme… Évidemment, il porte des Charentaises ! Derrière lui, Virgil aperçoit la mer scintillante et majestueuse.

— Ça ne va pas, non ! Qu’est-ce qui t’a pris de te jeter sur ma voiture, mon pote ? demande l’inconnu en secouant la tête de dépits face à la folie de la jeunesse. Tu m’as fait une de ces peurs ! Virgil, sonné, n’a pas la force de lui répondre.

— Dis-moi, tu n’as rien de cassé au moins ? demande l’autre en remarquant son air hagard.

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— Non. Ça va, articule Virgil péniblement dans une pitoyable tentative de rassurer son interlocuteur.

— T’es sûr ? Tu ne m’as pas l’air très en forme.

— Oui, oui, ça va. Et votre voiture ?

— Bah ! T’inquiète. Ma vieille DS en a vu d’autres.

L’étranger esquisse un geste de la main pour confirmer le peu d’importance de la chose. Pour se rendre compte de l’ampleur des dégâts, l’accidenté tourne tout de même la tête en cherchant le véhicule du regard. Celui-ci lui est caché sous cet angle.

— Veux-tu que j’appelle une ambulance ou que je t’emmène à l’hôpital ? s’enquière le bonhomme.

— Non. Pas besoin. Je vais assez bien.

— Vraiment ? insiste-t-il, l’air perplexe.

— Oui. Tout à fait, acquiesce Virgil en faisant de son mieux pour être convaincant alors qu’il n’en est pas du tout certain.

— D’accord ! Il faut que j’y aille. Je dois régler un problème important, l’informe-t-il d’un air pensif.

Virgil opine du chef.

— Avant que je parte, promets-moi de ne plus te jeter devant les voitures comme cela ! plaisante-t-il.

— Promis, répond Virgil en souriant malgré lui.

— Allez… fais attention à toi. Ciao mon pote ! Je dois vraiment y aller, là !

Sans attendre son départ, Virgil ferme les yeux et ne les ouvre de nouveau que lorsqu’il entend la voiture s’éloigner. Il tente de s’asseoir. Aussitôt, son coude meurtri lui arrache un cri et il est forcé de rester allongé. Fruits de sa peur lors de l’impact et de sa frustration d’être cloué au sol, des larmes ruissellent dans les coins de ses yeux. Au toucher, il examine son coude engourdi. Inquiet, il ressent une boursouflure, mais heureusement sans excroissance osseuse. En rapportant sa main, il est rassuré de n’y trouver aucune trace de sang. Il arrive à se redresser maladroitement et à s’asseoir. Il se trouve sur la dune d’une plage bordée

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par une route. Sur l’asphalte, un rétroviseur arraché avec des morceaux de miroir éparpillés alentour témoigne de la violence de l’impact. Il tourne ensuite son regard vers la mer, la plage puis le ciel. La brise venue du large emplit l’air d’un doux parfum marin. La pénombre s’installe tranquillement sur la rive paradisiaque et la température n’est plus suffocante, mais agréable. À l’horizon, le soleil disparaît progressivement, peignant le ciel de couleurs rougeoyantes et dorées. Virgil est frappé par cette vision qui instille dans tout son être une délicate plénitude. C’est un paysage fantastique et changeant. Les nuages sont des dunes au milieu desquelles l’astre du jour fait courir une rivière d’or en fusions. Audessus des dunes, un long cirrus étiolé s’étire à l’image d’une plage de sable fin. À droite vient une falaise escarpée de cumulo-nimbus qui domine une mer agitée constituée de cumulus écumants. Le soleil couchant, en styliste grandiose, lance sur les nuages des drapés pourpres et vermeils. Au crépuscule, ils s’y enveloppent en prélude à la nuit qui les fera glisser dans le sommeil et l’oubli. Sous cette vision féérique, la mer, tel un miroir géant en mouvement, renvoie la peinture céleste tout en y ajoutant du mouvement. Un changement imperceptible dans l’inclinaison des rayons de l’astre ardent et ce sont de nouveaux reflets qui embrasent cette composition éphémère. Pour rien au monde, il ne voudrait détourner le regard de cette source de bonheur qui subjugue son cœur. De toute sa vie, il n’a jamais ressenti un tel calme. C’est une douce cascade qui s’abat sur ses épaules alors que le stress coule hors de lui. De la racine des cheveux jusqu’à la plante de ses pieds, il est un récipient qui se vide lentement d’un liquide amer. La brise du large caresse son cou, renforçant l’impression que cette sensation, et l’afflux d’émotion lui parvenant par à-coups. Humilité, reconnaissance et amour affluent en lui comme pour la première fois… et d’une certaine manière, c’est le cas.

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La nuit est tombée. Il reste longtemps avec cette image imprimée sur sa rétine ; dessin sur le sable que les vagues n’ont pas encore effacé. Soudain, la lune se lève et emplit tout son champ de vision. Il se met à pleurer à grosses larmes. Il n’essaye pas de les retenir. Il se laisse submerger par sa beauté absolue qui lave à grand flot cette peine croupissante qui stagnait au plus profond de son être.

Virgil se réveille. Il dérive dans l’espace, au milieu de multitudes d’étoiles. Il entend l’océan tout proche :

— Rendors-toi… tout ira bien, semble-t-il murmurer.

Ses mains effleurent le sol et il sent le sable glisser entre ses doigts. Il est toujours sur cette plage. Il ne se souvient pas s’y être allongé ni endormi. Il se sent engourdi, presque assommé et incapable de se lever. Il referme les yeux et se laisse sombrer au fond de son subconscient… au fond de l’abysse.

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Vous buvez nos rivières et dévorez notre terre
Par amour du gain, vous brûlez sa poussière
C’est à cause de cette soif intarissable
Qu’avec le même zèle, on réclame vos âmes
Mes pieds sont écorchés par ces roches acérées
Et mes mains repoussent vos fumées empoisonnées
Vos voix répandent cette constante clameur
Polluent mes rêves de cette néfaste ardeur
Le monde est noirci par votre esprit étriqué
N’y a-t-il pas de fin à votre avidité ?
Vous aimez consumer notre planète
Alors que votre fièvre de l’or enfle sans cesse
Comme un ivrogne, votre monde trébuche
Et vos mensonges l’entraînent dans leurs chutes
Vous laissant passer alors qu’il s’efface
Laissant nos yeux voir par-delà cette impasse

Chapitre 4